MU

II

 

Samedi 3 février 1960, au soir.

 

Ils habitaient un appartement dans le Tower Building à
Détroit, à un quart d’heure du centre ville. «Ils » , c’étaient ses
parents, sa sœur, et lui-même. Il avait à cette époques 12 ans, sa sœur, 15.
Aujourd’hui, elle aurait eu 44 ans.

Cette journée s’était fichée dans sa mémoire, comme une
balle dans la tête.

Ils étaient riches. Son père possédait des immeubles, avec
des appartements ou bureaux, très bien situés, tellement bien situés qu’ils
suscitaient des convoitises.

 

Samedi 3 février au soir,

Quelques flocons étaient tombés et recouvraient les rebords
du balcon d’un duvet blanc. Il faisait froid dehors, on était bien à
l’intérieur. Kemper et ses parents regardaient un film assez angoissant, la
poursuite impitoyable, sur ABC, avec Marlon Brando. Il avait dû insister pour
pouvoir regarder le film. Il avait dit qu’il était un grand garçon. Il avait
parlé trop vite. Bientôt, il pourrait sans hésiter l’affirmer.

Pour l’instant, certaines scènes l’obligeaient à cacher sa tête
sous les coussins,  ce qui faisait sourire son père et sa mère.

Son père était un bel homme, la stature bien découpée. Le
visage imposait son autorité : des mâchoires fortes, un nez aquilin. De
l’énergie sous laquelle affleurait parfois une certaine dureté.

Sa mère était son complément, une extrême douceur et une
intelligence pénétrante. Elle était grande, avec de longs cheveux noirs qui
faisaient ressortir ses yeux bleus-ciel.

Une grande force émanait de leur union.

Marlon Brando était en train de se faire tabasser par trois
grands escogriffes. Brando pissait le sang, ce qui révulsait un peu le jeune
Kemper. Son père et sa mère sirotaient un martini, à côté de lui, sur le
canapé.

Sa mère avait étendu ses jambes et déchaussé ses sandales.
Son père avait entouré ses épaules d’un bras.

Kemper commençait à se demander s’il n’aurait pas dû imiter
sa sœur, Sybille, qui lisait un bouquin dans sa chambre. Il vit arriver la fin
du film avec soulagement. Il n’avait pas tout compris mais l’essentiel,
si : la bêtise et la haine qui engendrent la violence.

« Alors, fils, ça va ? tu m’as l’air un peu
retourné ! » lui dit son père.

Kemper se la joua indifférent :

« oh, ça va…. Je vais aller me coucher. »

il écrasa un bâillement.

« Bonne nuit » dit il en embrassant ses parents.

Sa mère lui embrassa l’oreille et lui souffla :
« fais de beaux rêves… »

Sybille avait éteint la lumière ce qui n’empêcha pas Kemper
de lui souhaiter bonne nuit. Quand il l’embrassa, Sybille ouvrit les yeux dans
l’obscurité et sourit.

« Bonne nuit, Kemper » murmura-t’elle.

Il regagna sa chambre et se faufila dans son lit. Enervé, il
n’arrivait pas à trouver le sommeil. Après une demi-heure de contorsions pour
trouver une bonne position illusoire, il alla frapper à la porte de ses parents.

« Est-ce que je peux dormir avec vous ? »

Sa tête dépassait à peine des draps. Couché à côté de sa
mère, sa tête contre son épaule, il se sentait bien. Il ne dormait pas plus,
mais il était calme et regardait le jeu des ombres et lumières sur le mur qui
lui faisait face. Les respirations régulières de ses parents le berçaient dans
sa rêverie.

Il entendit un claquement sec qui lui sembla venir de la
porte d’entrée. Pendant quelques secondes, il n’entendit plus rien. Ses sens
surexcités cherchaient à percer le silence. La poignée de la chambre
tournait-elle ?

Il vit s’entrouvrir imperceptiblement la porte dans un
silence absolu. Tout se passait comme si c’était un film. Il était spectateur
et ne bougeait pas. La porte s’ouvrit totalement et laissa le passage à une
ombre. Ses yeux écarquillés avaient du mal à la distinguer. Il avait
l’impression que ses tempes allaient éclater. Sueur glacée sur tout le corps.
L’ombre tenait à la main un pistolet. Elle traversa la pièce et arriva au lit.
Elle colla l’embout du pistolet contre la tête de sa mère. Il entendait sa
respiration. Il entendit un premier « plop ». décharge électrique
dans le corps de sa mère. Il sentit du sang couler contre sa joue. Il ne cria
pas.

Puis, l’ombre étendit le bras au dessus du lit, et colla le
pistolet contre la tête de son père. Il entendit un deuxième
« plop ». du sang coulait contre son cou et sa joue. Du sang chaud et
visqueux. Il ne cria pas.

L’ombre se retira rapidement et laissa la porte ouverte.
Kemper l’entendit se diriger vers la chambre de Sybille. Il sortit du lit et
courut vers la porte d’entrée. Il entendit un troisième « plop ». il
frissonna de la tête aux pieds. Il referma doucement la porte d’entrée. Il se
précipita vers l’ascenseur et appuya frénétiquement sur le bouton d’appel.

Les triangles s’allumèrent. Il attendit, pantois. Les
battants s’ouvrirent avec un « DONG » terrible. Dans l’ascenseur, il
s’effondra.

Il se dirigea vers le gardien de nuit qui le regarda avec
des yeux horrifiés. Le gardien de nuit rentra dans sa cabine et composa un
numéro.

Des policiers, vêtus de gilets pare-balle, entrèrent en
courant. Kemper gardait les yeux ouverts. Il ne sentait plus rien. Le gardien
s’était mis à ses côtés, une main sur son épaule. Il vit défiler quatre
brancards. Les lampes rouges des ambulances clignotaient et les sirènes
hurlaient.

Seul, tout seul.

Plus tard, il apprendrait que le gardien de nuit avait été
soudoyé, pour laisser le passage libre au tueur. Plus tard dans un bled du
Wisconsin, il l’avait retrouvé et buté.

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A propos Jean-Baptiste Messier

écriture, méditer dans la nuit fraîche sous un pin de la montagne Wu Tang, ceinture noire karate , bouddhisme, rosicrucien, alchimie, nouvelles, taoïsme, zen, astrologie, poésie, la Chine, et une pincée de sensualité ! psychologie, cours par correspondance, pfffiouh la liste s'allonge ! ah science-fiction aussi et puis taï chi !! Qi Qong... voyage, voyage :-)
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4 commentaires pour MU

  1. Patricia dit :

    ouaouh… quelle force ce passage… j\’ai tout lu d\’un bloc comme un bolide lancé à pleine vitesse mais qui doit freiner  car plus de route au dernier moment vraiment, ouhaou !
    ps : comment ça tu n\’est pas "encore" saint ? pour preuve que tu l\’es "déjà… suis le lien mystère (enfin pas tant que ça té…) ! http://www.claudenadeau.net/saint-jean.html

  2. Patricia dit :

    pardon pour les fautes de frappe, j\’ai une connection dfficile ce soir… (pas des fot dortograf !)

  3. Mandarine dit :

    Helas , quelle misere pour Kamper!
     
    Mais je me demande s\’il est logique que apres le plop sur la tete de sa mere, son pere n\’est pas reveille? et apres deux plop, sa soeur dort toujours? Elle est mou cette famille!

  4. Jean-Baptiste dit :

    c\’est un pistolet avec un "silencieux", tu connais pas ? mdr

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